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Énergie hydraulique

Transition énergétique: jusqu’à quel prix pour la nature?

Énergie hydraulique vs protection de la nature: l’exemple du projet Gornerli

11.06.2026  |  Résumé
Figure: iStock/Jesus Fuentes
Vue panoramique sur le glacier du Gorner. | Figure: iStock/Jesus Fuentes

Dr Janosch Deeg

est physicien et journaliste scientifique indépendant.

  • Deschawi.de
    69221 Dossenheim
    Allemagne
  • e-mail

Sur la glace épaisse de plusieurs mètres scintillent des mares d’un bleu azur et des méandres sinueuses. Les amateurs de montagne s’émerveillent, fascinés par ce spectacle naturel sur le glacier du Gorner, dans le massif du Mont Rose. Ce phénomène s’explique par le fait que les eaux de fonte et de pluie ne s’infiltrent pas dans l’épaisse couche de glace, mais s’écoulent en surface et s’accumulent dans des dépressions. Mais probablement plus pour longtemps. D’ici la fin des années 2030, un immense lac de retenue devrait voir le jour ici, au sud-est de Zermatt, ensevelissant sous ses eaux une partie du manteau de glace pouvant atteindre jusqu’à 300 m d’épaisseur. Grâce à ce barrage d’environ 95 m de haut et 250 m de large, jusqu’à 140'000 foyers pourraient être alimentés en électricité renouvelable, même en hiver. Les défenseurs et les amoureux de la nature s’opposent toutefois à cette intervention prévue dans un paysage encore en grande partie intact. Pourtant, l’énergie hydraulique est considérée comme respectueuse du climat et comme un pilier essentiel de la lutte contre le changement climatique. Le conflit autour du projet Gornerli illustre de façon emblématique les tensions auxquelles l’énergie hydraulique est aujourd’hui confrontée.

Une chose est sûre: la Suisse doit produire davantage d’électricité en hiver. «En été, nous exportons de l’électricité en partie à bas prix, et en hiver, nous l’importons à un coût élevé», explique Robert Boes, ingénieur civil et professeur de génie hydraulique à l’ETH Zurich. «Il serait judicieux de pouvoir disposer de suffisamment d’électricité produite localement au moment où elle est nécessaire – en particulier lors des froides journées d’hiver.» Rares sont ceux qui remettent cet objectif en question. Mais comment l’atteindre? Pour beaucoup, la voie à suivre passe par un renforcement de l’énergie hydraulique. Elle fournit de l’électricité de manière fiable, ne génère pratiquement pas d’émissions de CO₂ lors de son exploitation, et permet – notamment grâce aux centrales de pompage-turbinage – de stocker l’énergie et de la restituer de manière flexible en cas de besoin. Et c’est précisément en hiver, lorsque la production photovoltaïque se fait rare, que l’énergie hydraulique contribue à la stabilité du réseau et soutient la transition énergétique.

Cette technologie a toutefois un prix: les barrages impactent de manière importante le paysage et les écosystèmes des cours d’eau. Les bassins de retenue modifient le débit et la température de l’eau, interrompent les flux de sédiments et entravent les migrations piscicoles. Des habitats sont perdus, et des espèces sont menacées ou disparaissent à l’échelle locale. Dans le pire des cas, des écosystèmes entiers peuvent être détruits.

Afin de trouver les meilleures solutions et les meilleurs compromis possibles, la Confédération a lancé en 2020 un processus de médiation: la «Table ronde consacrée à l’énergie hydraulique». Des représentants des entreprises énergétiques, des autorités fédérales, des cantons et des organisations environnementales devaient concilier le développement de l’énergie hydraulique avec les intérêts politiques, économiques et écologiques. En 2021, les parties se sont accordées sur 15 projets hydroélectriques prioritaires, qui devraient fournir environ 2 TWh d’énergie supplémentaire en hiver d’ici 2040. Un seizième projet est venu s’y ajouter par la suite. Le projet Gornerli est le plus performant. Avec jusqu’à 650 GWh de production hivernale, il couvre environ un tiers de l’objectif total. Pour ce faire, l’eau serait acheminée via des galeries et des conduites existantes vers le complexe hydroélectrique déjà en service de la société Grande Dixence SA, responsable de la construction. Cela permettrait d’utiliser les infrastructures existantes et d’éviter la construction d’une toute nouvelle centrale. En tant que retenue à buts multiples, Gornerli devrait en outre améliorer la protection contre les crues dans la vallée de Zermatt et y garantir l’approvisionnement en eau potable à long terme.

Le projet Gornerli ne prévoit pas de centrale hydroélectrique, mais une station de pompage souterraine reliée au complexe hydroélectrique de <span class="nowrap">Grande</span> <span class="nowrap">Dixence.</span> L’eau sera notamment turbinée à la centrale de <span class="nowrap">Bieudron.</span>
Le projet Gornerli ne prévoit pas de centrale hydroélectrique, mais une station de pompage souterraine reliée au complexe hydroélectrique de Grande Dixence. L’eau sera notamment turbinée à la centrale de Bieudron. | Figure: Grande Dixence SA

Mais contrairement à ce qui avait été escompté, la décision commune inscrite dans la loi sur l’approvisionnement en électricité n’a pas mis fin aux conflits. Au contraire: plusieurs projets font l’objet de recours et de plaintes. Afin de réduire les retards, le Parlement a adopté en 2025 un projet de loi pour l’accélération des procédures; depuis lors, un recours devant le Tribunal fédéral n’est plus possible. Les organisations de protection de la nature telles que Pro Natura critiquent cette procédure judiciaire incomplète, la qualifiant d’«inappropriée et problématique – pour notre État de droit et la nature» [1]. En Suisse, l’énergie hydraulique incarne donc plus que jamais le défi consistant à concilier approvisionnement énergétique, protection du climat et préservation de la biodiversité.

Quel est le potentiel de développement de l’énergie hydraulique?

Traditionnellement, l’énergie hydraulique constitue de loin le pilier le plus important de l’approvisionnement électrique suisse. Selon les informations de la Confédération, en 2024, 60% de la production nationale d’électricité était d’origine hydraulique – soit environ 37,3 TWh [2]. Quel potentiel reste-t-il encore à exploiter? «Il est difficile de le déterminer avec précision», explique Robert Boes. La topographie et les débits des cours d’eau suisses sont certes bien connus, mais il n’est pas possible d’exploiter chaque goutte. Si l’on restreint le potentiel théorique à ce qui est réalisable sur les plans technique et économique, 90 à 95% sont déjà exploités. Il resterait ainsi moins de 3,7 TWh techniquement exploitables. «Le citron est donc déjà bien pressé», résume-t-il de manière imagée.

Un développement respectueux de la nature n’est plus possible que de manière extrêmement limitée, écrit l’organisation de protection de l’environnement Pro Natura [3]. L’important développement de l’hydroélectricité au cours des cent dernières années a pour conséquence que la quasi-totalité du potentiel exploitable de manière pertinente est aujour­d’hui déjà utilisée. D’autres organisations de protection de la nature, telles que le WWF [4], s’expriment de manière similaire. L’idée dominante est qu’il ne faudrait pas construire de nouveaux ouvrages sur les quelques cours d’eau encore préservés. Et c’est précisément sur ce point que se cristallise l’essentiel des critiques à l’encontre du projet de centrale de Gornerli.

«Un lac de barrage dans cette région est pour nous absolument inacceptable sur le plan paysager, car il s’agit d’un paysage protégé au niveau national, et à juste titre», a notamment déclaré Franziska Grossenbacher, coprésidente de la Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage, à la SRF [5]. Une expertise de la Commission fédérale pour la protection de la nature et du paysage (CFNP)conclut que le projet porterait gravement atteinte à la zone protégée «Dent Blanche – Cervin – Mont Rose». Huit des 14 objectifs de protection seraient affectés, dont notamment la «préservation de la mosaïque d’habitats proches de l’état naturel, avec leurs espèces végétales et animales caractéristiques». Sur la première chaîne de télévision allemande, Franziska Grossenbacher a encore une fois clairement exprimé son opinion: les paysages intacts et non exploités doivent être préservés, a-t-elle exigé. Elle recommande plutôt un développement des nouvelles énergies là où l’homme est déjà fortement intervenu dans le paysage [6].

De manière générale, Robert Boes plaide également en faveur de l’extension des installations existantes dans la mesure du possible. «Je considère qu’il est judicieux d’affecter le moins possible de nouveaux cours d’eau.» C’est pour cette raison qu’il trouve le plan initial de la table ronde consacrée à l’énergie hydraulique fondamentalement bon: «La plupart des quinze projets figurant sur la liste sont des projets d’extension. Onze barrages existants devraient être agrandis», explique-t-il. Ceci permettrait de minimaliser les coûts pour la nature. Il considère également comme positif le fait qu’il s’agisse toujours de grandes centrales, d’une puissance supérieure à 10 MW: «Celles-ci ont, de manière relative à leur rendement énergétique, une empreinte écologique plus faible que les petites centrales hydroélectriques», souligne-t-il.

Des objectifs inatteignables sans le projet Gornerli

Mais outre le fait que les lacs de retenue inondent et modifient les paysages existants, ils engendrent d’autres problèmes. L’un des principaux est qu’ils retiennent les sédiments. Normalement, les rivières transportent du sable, du gravier et du limon vers l’aval. Sans cet apport, les bancs de sable et de gravier disparaissent en aval, le lit de la rivière s’approfondit et les berges deviennent instables. Or, de nombreuses espèces de poissons ont besoin de lits de gravier meubles pour frayer. En l’absence de nouveaux apports en gravier, le fond du cours d’eau se solidifie, ce qui entraîne la perte de zones de frai. De plus, les sédiments contribuent à la formation des deltas fluviaux et des berges. Lorsque l’apport en sédiments fait défaut, les deltas rétrécissent et les berges s’érodent davantage, les zones humides et les roselières régressent, ce qui entraîne notamment la disparition de sites de reproduction et de repos pour les oiseaux ainsi que d’habitats pour les insectes.

Robert Boes le reconnaît lui-même: «La perturbation du transport des sédiments constitue l’un des impacts négatifs majeurs des lacs de barrage. Il existe certes des mesures techniques pour y remédier, mais elles sont généralement assez complexes à mettre en œuvre.» Selon l’expert, ce problème pourrait être atténué, par exemple, grâce à des galeries de dérivation des sédiments ou à des transferts de sédiments à visée écologique réalisés au moyen de purges.

Face à l’opposition publique, Grande Dixence SA a réagi en publiant une prise de position sur l’expertise de la CFNP [7]. L’entreprise y reconnaît des atteintes importantes à un paysage alpin protégé, mais les considère comme justifiables au regard des avantages en matière de politique énergétique. Le projet apporterait une contribution importante à l’approvisionnement en électricité de la Suisse en hiver ainsi qu’à la Stratégie énergétique 2050, affirme-t-elle. Il constituerait, en outre, un ouvrage de protection contre les crues essentiel pour la ­vallée de ­Zermatt, et en particulier pour la commune du même nom. La région a en effet été touchée ces dernières années par des pluies intenses, suivies d’inondations. À plus long terme, le lac artificiel devrait également servir de réserve d’eau et garantir l’approvisionnement des communes de la vallée.

Robert Boes estime que le projet de construction du barrage de Gornerli est bien pensé, et nécessaire pour produire suffisamment d’électricité en hiver: «L’ouvrage technique serait à peine perceptible sur le site prévu et bien dissimulé.» Même la restriction de la migration piscicole ne constituerait guère un enjeu à ces altitudes. «La biodiversité en milieu alpin est nettement moindre qu’à des altitudes plus basses», continue-t-il. De plus, la fonte des glaciers due au changement climatique entraînera de toute manière la formation d’un lac naturel qui empêchera complètement le transport de sédiments tels que le gravier, le sable et les pierres. Il se montre donc pragmatique: «Dans cette région, la nature va de toute façon subir de profonds changements au cours des prochaines décennies – que l’homme intervienne ou non.»

L’expert ne voit pas non plus de technologies alternatives pour un stockage saisonnier d’énergie de cette ampleur. «À ce jour, aucun système de stockage par batteries moderne ne peut y parvenir; ce ne serait viable ni sur le plan économique ni d’un point de vue écologique.» Le fait est que l’objectif fixé ne peut être atteint qu’avec Gornerli. Dix des projets de la liste fournissent nettement moins de 100 GWh. De plus, il faudrait de fait développer 4 TWh supplémentaires pour atteindre les objectifs fixés par la loi, car: «Si rien n’est fait, bon nombre des centrales hydroélectriques existantes produiront moins à l’avenir.» Cela est dû notamment à des réglementations plus strictes en matière de débit résiduel pour des raisons de protection de la nature. Il y a donc moins d’eau disponible pour la production d’électricité. Même avec ­Gornerli, le spécialiste estime qu’il sera «plutôt difficile» d’atteindre les 2 TWh supplémentaires visés.

Des compromis laborieux mais possibles

Robert Boes salue l’approche suisse visant à concilier différents intérêts. «Lors de la table ronde consacrée à l’énergie hydraulique, les projets ont d’abord été définis à un niveau très général», explique-t-il. «Or, lors de la planification détaillée, de nombreux autres problèmes apparaissent.» La question des concessions, par exemple, a été sous-­estimée. Pour ­Gornerli, la concession existante du barrage de la Grande Dixence a été complétée par une concession additionnelle qui, comme la concession initiale, arrive à échéance à la fin de l’année 2044. «Quand on investit des centaines de millions, en tant qu’exploitant, on se demande naturellement si cela en vaut la peine.» Il est d’ores et déjà clair que les investissements prévus ne seront pas amortis pendant la durée restante de la concession. C’est pourquoi, un groupe de travail composé de représentants des exploitants et des autorités mène depuis 2024 des négociations sur l’indemnisation de la valeur résiduelle. [8]. De tels accords prennent du temps. À cela s’ajoute le fait qu’à mesure que la planification avance, de plus en plus de parties prenantes cherchent à se faire entendre. «Même si les grandes associations environnementales telles que Pro Natura et le WWF avaient donné leur accord à l’époque, un petit groupe de défenseurs de la nature a par la suite déposé une opposition.» C’est leur droit, mais cela rend la mise en œuvre plus lente et plus complexe, explique-t-il.

Le «Dialogue du Grimsel», dans le canton de Berne, montre toutefois que des solutions sont possibles. Au terme d’un processus de plusieurs années, les exploitants des Kraftwerke Oberhasli (KWO) se sont mis d’accord avec des organisations environnementales – dont le WWF, Pro Natura, la Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du ­paysage et Aqua Viva – et les autorités sur un ensemble de mesures: une capacité de stockage accrue pour la transition énergétique en échange de mesures de valorisation écologique contraignantes dans l’ensemble du bassin versant. Il est notamment prévu de rehausser le barrage du Grimsel et de moderniser les installations. En contrepartie, les cours d’eau seront renaturés, les rives et les plaines alluviales réhabilitées, et les marais, zones humides et biotopes d’intérêt écologique revalorisés. Les mesures sont délibérément définies à l’échelle régionale afin de créer une plus-value écologique mesurable, plutôt que de se limiter à des compensations ponctuelles. «C’est une approche intéressante», commente Robert Boes. «On renforce la grande hydroélectricité et, en contrepartie, on laisse les rivières et les ruisseaux de la région couler librement.»

Pour beaucoup, le Dialogue du Grimsel est considéré en tant qu’exemple de solutions coopératives dans le domaine de la politique énergétique suisse. Il montre que les grands projets hydroélectriques peuvent être viables sur les plans politique et social si les impacts écologiques sont négociés et compensés à différents niveaux. Cela prolonge certes le processus décisionnel, mais au final, ce ne sont pas seulement les entreprises énergétiques et le climat qui en profitent, mais aussi les citoyens et la nature. Quant à savoir si des paysages naturels uniques peuvent être sacrifiés pour cela, le débat se poursuivra dans notre pays. À juste titre.

Références

[1] www.pronatura.ch/fr/2025/projet-d-acceleration
[2] www.news.admin.ch/fr/newnsb/wHJXz4MmYQ2I0bhGm4edS
[3] www.pronatura.ch/fr/energie-hydraulique
[4] www.wwf.ch/fr/nos-objectifs/energie-hydraulique-avantages-et-problemes
[5] www.srf.ch/news/schweiz/neue-staumauer-ob-zermatt-gornerli-soll-strom-liefern-und-zermatt-vor-hochwasser-schuetzen
[6] ARD Europamagazin, «Schweiz: Geplanter Stausee gefährdet den Gornergletscher», 13.7.2025.
[7] www.grande-dixence.ch/files/ENHK-Gutachten.pdf
[8] www.grande-dixence.ch/fr/projet-gornerli/dialogue-2668/

Téléchargements

  • 2026_4_Deeg_Transition_energetique_jusqu_a_quel_prix_pour_la nature .pdf (PDF)
résumé

Transition énergétique: jusqu’à quel prix pour la nature?

Énergie hydraulique vs protection de la nature: l’exemple du projet Gornerli

La Suisse doit produire davantage d’électricité en hiver. Pour atteindre cet objectif, nombreux sont ceux qui plaident en faveur d'un développement accru de l'énergie hydraulique, car elle fournit de l’électricité de manière fiable, ne génère pratiquement pas d’émissions de CO₂ lors de son exploitation, et permet – notamment grâce aux centrales de pompage-turbinage – de stocker l’énergie et de la restituer de manière flexible en cas de besoin. Et c’est précisément en hiver, lorsque la production photovoltaïque se fait rare, que l’énergie hydraulique contribue à la stabilité du réseau et soutient la transition énergétique. Cette technologie a toutefois un prix: les barrages impactent de manière importante le paysage et les écosystèmes des cours d’eau. Les bassins de retenue modifient le débit et la température de l’eau, interrompent les flux de sédiments et entravent les migrations piscicoles. Des habitats sont perdus, et des espèces sont menacées ou disparaissent à l’échelle locale.

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